Biographie

Jean Moulin et sa longue malédiction

Parcours

1932

Marseille & Nîmes

Naissance et enfance marquée par le divorce conjugal. Placé en pension chez les Jésuites, il étudiera plus tard aux Beaux-arts de Marseille puis Nîmes.

Années 50

Égypte, Inde...

Il remporte la Bourse Jean Coupet qui lui permet d'entreprendre des voyages marquants en Égypte, Liban, Inde, Éthiopie et à Madagascar.

1962

Algérie / Paris

Appelé sous les drapeaux, il fait la Guerre d'Algérie. Blessé et hospitalisé. Il rédige le manuscrit « Mémoires avant l'âge ».

1966

Paris

Il inaugure le passage de la télévision française à la couleur en réalisant une grande fresque en direct.

Mai 1968

Paris

À la demande d'André Malraux, il rassemble des œuvres d'art pour une exposition qui sera finalement interdite en raison de sa proximité idéologique avec les étudiants.

1970

Pavillon Baltard

Exposition "GESTE BLANC" aux Halles. Un coup de force de la Brigade des mœurs entraîne la saisie de toiles érotiques et provoque un retentissant scandale médiatique et judiciaire.

1975

Espace Pierre Cardin

Soutenu par Cardin et Picasso qui note "Vous êtes un Peintre, Monsieur", il expose "Geste d’Amour".

1978

Maussane-les-Alpilles

Installation en Provence au milieu des oliviers ("L'Olivade"). Il commence sa grande série naturaliste "La France Profonde".

1986

Abbaye de Talloires

Exposition majeure en Savoie perturbée par le passage de Bébé Doc Duvalier, le dictateur haïtien, qui, incommodé par le réalisme des toiles, fait décrocher l'exposition.

1999

Avignon

Retour vers Avignon rue Banasterie après les rudes hivers savoyards. Il continue de peindre frénétiquement une peinture d'une grande violence émotionnelle.

2005

Montfavet-Avignon

Hospitalisé au Centre Hospitalier de Montfavet (le même que Camille Claudel), puis transféré à Vaison-La-Romaine.

Février 2009

Vaison-La-Romaine

Décès solitaire le 11 février 2009. Il reposera temporairement au carré des indigents avant d'être réinhumé par ses amis le 11 février 2010.

Son Histoire

Enfance et formation

On peut classer la vie et l'œuvre de Jean MOULIN par séquences successives, en suivant leurs multiples métamorphoses.

Tout commence dans cette « longue malédiction » dès l'enfance. Ses parents se séparent peu après sa naissance et divorcent quand il a une dizaine d'années. Le choc est aussi violent pour lui que pour sa mère ; cette dernière affirmera toujours, même à ses amis les plus proches, qu'elle était veuve avant de se remarier. Jean ne parlera jamais de son père sauf pour dire, rapidement, presque distraitement, qu'il était mort. Nous sommes dans les années 40, aux mœurs restées rigides. Ceci explique peut-être cela ? Sa mère, aidée par ses propres parents qui s'occuperont du petit garçon, le mettra en pension chez les Jésuites à Marseille. Puis elle s'installera à Paris, où, très belle, elle sera « mannequin-cabine » chez Givenchy.

Il entrera à l'École des Beaux-arts de Marseille puis de Nîmes. Sa mère lui donnera une très bonne éducation, grâce à laquelle il pourra acquérir une culture, éclectique certes, mais très riche. Il n'aime, déjà, que la Peinture, vit intensément cette passion qui le porte mais ne le consume pas encore.

Très vite, il connaît quelques succès et une petite notoriété. Il remportera la Bourse Jean Coupet qui lui permettra de voyager en Égypte, Liban, Inde, Éthiopie, à Madagascar...

La Guerre et les années parisiennes

Appelé sous les drapeaux, il fera la Guerre d'Algérie ; blessé aux jambes, il restera deux ans à l'hôpital et écrira Mémoires avant l'âge (1962). Ce manuscrit introuvable aujourd'hui, qui lui vaut d'être lauréat de la Fondation Cino Del Duca, rassemble les sentiments inspirés par « sa » guerre d'Algérie. Ne voulant pas devenir un « écrivain qui peint », il refusera d'être publié !

Après quelques années en Bourgogne, où il rencontrera des gens marqués à vie d'avoir côtoyé ce peintre, il s'installera à Paris.

1966 : Il inaugure le passage de la télévision du noir et blanc à la couleur en peignant une grande fresque en direct, document aujourd'hui introuvable dans les archives de l'INA.

Mai 1968 : André Malraux, Ministre de la Culture sous le gouvernement du Général de Gaulle, lui demande de rassembler dans Paris chamboulé tout ce qui peut ressembler à une œuvre d'art et contribuer à la réaliser. Il va accomplir un travail énorme, gravures, lithographies, aquarelles, collages... Tout sera mis en place pour aboutir à une exposition qui sera interdite ! Il avait trop bien compris les étudiants, comme semblent l'indiquer des enregistrements d'interviews en 1968. Cet immense et inestimable témoignage dont l'éditeur Tchou avait acheté les droits est lui aussi introuvable.

Les grands scandales (1970 - 1975)

Puis vint 1970 : GESTE BLANC. Exposition aux Halles à Paris au Pavillon Baltard. 775 toiles !
Son marchand de tableaux et quelques autres mécènes lui avaient demandé de réaliser quelques toiles « érotiques », représentant l'acte de chair entre deux humains. Ces toiles furent exposées dans une pièce à part, fermée au public de moins de 18 ans. Personne à ce jour ne connaît l'origine du coup d'éclat, du coup de force qui conduisit la Brigade des mœurs à investir ces lieux et à saisir toutes les toiles, 48 heures après l'inauguration présidée par André Malraux en personne ! Attentat à la pudeur ! Le seul argument alors avancé ! Scandale éclatant ! Il faut se replacer dans le contexte du début des années Pompidou pour en mesurer toute la portée.

Le procès qui s'ensuivit, et ses conséquences, vont occuper tout le reste de la vie de Jean MOULIN. Le procès en lui-même sera un grand moment : les célébrités mondaines du moment viendront témoigner, il sera défendu par le prestigieux Maître Floriot. Immense retentissement ! Un peintre accusé « d'atteinte aux bonnes mœurs » ! La presse du monde entier, ou presque, s'en fait l'écho ; l'Italie, la Suisse, l'Angleterre publient des articles pour prendre sa défense !

Pierre CARDIN lui ouvre son Espace pour une grande exposition, La Fête des Fous — des toiles puissantes où la torture morale est déjà présente (conséquences du procès ?). Cette exposition aura un franc succès ; c'est sur son Livre d'Or, toujours recherché, que Picasso, venu la voir incognito, écrira : « Vous êtes un Peintre, Monsieur ! » Bien d'autres choses furent consignées sur ce Livre, des écrits que Jean aimait à relater avec gourmandise !

Pierre CARDIN — qu'il en soit remercié ici — de nouveau lui confie son Espace pour une autre importante exposition en novembre 1975 : Geste d'Amour. Des maternités, des regards d'enfants, des enfants heureux ou malheureux, c'est selon. Un enveloppement de douceur, toutefois, comme si la sérénité venait l'inspirer ! La Bibliothèque Nationale de France en acquit un exemplaire que l'on peut consulter. L'une de ces lithographies figure un accouchement dont le MLF s'est ému ; et des militantes vinrent lacérer certaines œuvres ! Scandale...

La Provence et La France Profonde

1978 : Arrivée en Provence. Il s'installe à Maussane-les-Alpilles dans une grande maison au milieu des oliviers, qu'il nommera L'Olivade. Il disposera une palette au bord de la route pour en marquer l'entrée et aussi pour expérimenter le séchage de la peinture par le soleil de Provence...

Commence alors sa série de toiles La France Profonde. Un choc dès qu'il laisse entrevoir une toile ! Des personnages inspirés par toute sa vie. Tout ce qu'il a vu et vécu est là. On est frappé par le réalisme, la justesse du portrait... Il ne veut pas vendre ses toiles ! Un premier marchand lui en prend entre 50 et 70, réalisées en trois ou quatre ans. Il se fâche avec lui et change de marchand... Dans ces années-là, il tire le diable par la queue, et a juste de quoi subsister, très chichement ! Pourtant il produit beaucoup ; il peint tout le temps, consacre toute sa vie à La France Profonde. Il découvre la lumière de Van Gogh.

Imprégné de son histoire, il va peindre et dessiner des dizaines, voire davantage, de portraits de « L'homme à l'oreille coupée ». Il en vendra, pas très cher, à quelques amis et connaissances.

1986 : Le coup du sort à Talloires

Vient enfin son heure ! Par un jeu de rencontres et de hasards, il expose à l'Abbaye de Talloires, en Savoie, environ 70 tableaux de La France Profonde. Le vernissage est pour lui un grand moment. Il vit encore à Maussane ou il retourne avec un ami, après le vernissage où toute la presse, locale et un peu nationale, a été conviée. Que se passe-t-il après ?

Bébé Doc Duvalier, le dictateur haïtien en fuite, arrive à l'Abbaye avec tout son personnel ! Bébé Doc, incommodé par les toiles très réalistes de Jean, surtout celles représentant la Justice, les fait décrocher et les toiles sont emportées et mises « à l'abri » par des personnes, connaissances de Jean, habitant la région d'Annecy. C'est du moins ce qui a été rapporté... Décidément, la vie de Jean MOULIN est aussi singulière que son œuvre.

Il retrouve sa vie solitaire après ce tragique coup du sort malgré lequel il continue à peindre. Fâché avec son marchand, il vend de temps en temps une toile, quelques-unes à des fortunes des Alpilles. Surtout les portraits de Van Gogh, devenu pour lui comme un alter ego dans le malheur. Puis le propriétaire de l'Abbaye de Talloires lui proposera de l'héberger ; il sera ensuite logé dans une école désaffectée, toujours près d'Annecy. Il peint encore et toujours. Mais en Savoie les hivers sont rudes... 8° ! Ses mains sont gelées, ses lèvres toujours bleuies par le froid, et il nous appelle en pleurant.

Les dernières années d'exil

En juillet 1999, il revient vers Avignon. Quelques mois chez des amis très proches... Puis il loge rue Banasterie devant l'ancienne prison. Il continue à peindre, peignant en fait comme s'il écrivait sa vie. Une peinture toute en violences. Après quelques années de galère, et malgré l'aide de ses amis, se développe une paranoïa qu'on peut comprendre. Il se plaint qu'on lui vole ses toiles et va souvent porter plainte pour vol.

Une assistante sociale va le prendre en main en 2005. Il sera mis sous tutelle puis hospitalisé au Centre Hospitalier de Montfavet-Avignon, dans le même établissement que son aînée Camille Claudel... C'est le personnel médical de ce Centre, sensible à une personnalité artistique hors du commun, qui parlera de lui et sera l'initiateur de l'exposition de 2018.

Transféré dans une plus petite unité à Vaison-La-Romaine, il vivra quelques mois dans un cadre agréable mais où il refusera désormais de parler. Sa fin reste aussi ténébreuse que certains épisodes non élucidés de son existence. Il semblerait que, peu après son transfert en maison de retraite, une chute (escalier ou fenêtre) ait entraîné hospitalisation et trépanation, avec retour asilaire pour y mourir dans les jours suivants, le 11 février 2009. Il est mort plus seul que Van Gogh, dont le chien et le frère accompagnèrent le cercueil.

On avait « omis » d'informer ses amis. Nous avons retrouvé son tombeau quinze jours trop tard dans le carré des indigents. Selon les dispositions prises par sa mère, et avec des documents qu'il avait laissés, nous l'avons fait réinhumer près d'elle le 11 février 2010, par une température de 9 degrés, sous la neige et le vent. Maire et curé du village ont présidé la cérémonie pour ce croyant qui vouait un culte à la Vierge Marie. Nous voulons croire qu'il repose en paix.

« Jean MOULIN, Le Singulier — 1932 - 2009. Retour d'Exil. »

— Rosanna MONTIS, Commissaire de l'exposition (Juillet 2018)

Remerciements

L'exposition Jean Moulin, Le Singulier — Retour d'Exil (Juillet 2018) a été rendue possible grâce à André Castelli (initiateur du projet), Dominique Lhotte (communication et presse), Rosanna Montis (qui a rassemblé les œuvres des collections particulières), aux membres de l'Association Les Amis de Jean Moulin, ainsi qu'à tout le personnel du Centre Hospitalier de Montfavet-Avignon.